Monsieur NET

 L'Art de se raser

George MALLET

Préface Georges-Armand MASSON

" Editions du siècle " ( 1927 )

10/31/06

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Sharpening

Préface

But de ce livre

Préjugés courants

Le Rasoir

Le savon à barbe

Le blaireau

rôle de l'air et de l'eau

Hygiène de la peau

Conclusions

 


 

 

Préface

Il y a quatre cens ans, un savant auteur, Corneille Agrippa, entreprit de démontrer, in baroco et baralipton, que la femme est plus heureuse que l'homme. Parmi les arguments qu'il énumère, en faveur de "l'excellence et supériorité" de nos compagnes, il en est un dont on ne saurait nier la valeur : La Femme n'a pas à se raser.  Sans doute, ce n'est point tout à fait exact : si nous passons en revue la petite armée de nos connaissances féminines, nous sommes obligés de constater que le nombre des jeunes personnes dont la lèvre, comme on dit poétiquement, "s'ombrage d'un léger duvet" dépasse de beaucoup celui des jeunes hommes qui portent la moustache.

Pourtant, en gros, on peut dire que les femmes n'ont nul besoin d'user du rasoir et c'est, en vérité, un privilège bien enviable. Car se raser est une opération réputée fastidieuse,_à telle point que ce verbe réfléchi est devenu peu à peu synonyme de s'ennuyer.

L'auteur de l'ouvrage que je vous présente se propose de démontrer qu'il y a là malentendu, une injustice, dont sont responsables les gens de ma sorte, qui n'ont pas appris à se raser de manière rationnelle. Tout en admirant un dessein aussi courageux, il me faut avouer que je commençai la lecture de cet opuscule avec quelque scepticisme : Je n'étais, jusqu'ici, guère expert dans l'art de manier le rasoir. Il n'y a pas encore bien longtemps, une charmante amie me demandait si je ne me faisais pas raser dans les prisons, car elle trouvait, prétendait-elle, à mes baisers je ne sais quel arrière-goût de brosse. Elle ajoutait que ce n'était pas désagréable du tout, mais je soupçonne qu'elle disait cela pour me faire plaisir.

Eh! oui. Du premier jour où j'ai tenu un rasoir, cet ustensile m'a profondément intimidé. Un rasoir, cela coupe, je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu. Il m'est souvent arrivé de penser avec terreur que si ma maison s'écroulait juste au moment où je tiens mon rasoir à la main, je risquerais fort de me taillader la peau, ce qui est toujours désagréable, quand on a des visites à faire dans la journée.

La solution qui consiste à confier ses joues et sa pomme d'Adam aux doigts onctueux d'un coiffeur ne me satisfait qu'à demi. Pour les gens qui "ont le temps"_O la plus douce des propriétés !_c'est l'idéal, car on n'est jamais si bien rasé que par un autre. Mais pour moi, qui me lève toujours très tard, je sais ce qui m'arriverait si je devais remettre à un tiers le soin de me raser : un jour sur deux, je serais obligé, faute de loisir, de garder ma barbe par devers moi. Or une barbe agée de 24 heurs me donne l'air d'un échappé du bagne. C'est humiliant. Cela peut faire rater, non pas certes une affaire, mais un amour. Il "arrive, a dit un philosophe, que l'on rencontre la femme de ses rêves, mais c'est toujours quand on est mal rasé."

Ma destinée, comme celle de la plupart des hommes, était donc de me raser tous les jours. Je m'inclinai devant ce décret de la providence et me rasai, me rasai consciencieusement, c'est à dire, hélas! fort mal. Si d'aventure vous me passiez aujourd'hui la main sous le menton,_comprenez-moi bien, ce n'est pas une invitation, mais une hypothèse toute gratuite,_si vous passiez, dis-je, la main sous le menton, vous pourriez constater quels progrès merveilleux j'ai, du jour au lendemain, accomplis dans cet art délicat, grâce à la lecture de ce petit traité. Mais procédons par ordre. Qu'est-ce que se raser ?

Se raser est un petit drame en trois parties, qui comprend un prologue, une action et un dénouement. J'appelle prologue le moment pendant lequel, le matin, on se prépare à se raser, en passant et repassant la lame sur le cuir, et dénouement la minute où l'on se prépare à prendre son petit déjeuner, en passant et repassant la main avec complaisance sur un épiderme enfin lisse et net comme celui d'une jouvencelle.

C'est au prologue que l'on pense, lorsqu'on attache à l'expression " se raser " le sens péjoratif qu'elle a pris dans le langage usuel. Car le dénouement est toujours agréable. C'est même cette différence entre les jeux de l'amour et ceux du rasoir. En effet, en matière de pogonotomie _ pour employer un terme bien joli qu'un barbier érudit, au XVIIIe siècle, prit pour titre d'un opuscule sur l'art de se raser, _ en matière, donc de pogonotomie, "après" est bien plus agréable qu'"avant" tandis qu'en amour, chacun sait que tout le plaisir est dans les préliminaires. Reste l'action proprement dite. Là, aucune règle ne peut être formulée. Le va-et-vient du savon, puis du blaireau, puis du rasoir, sur la peau d'un visage humain, procure une sensation de plaisir ou de déplaisir, selon la température de l'eau, de l'âge du blaireau, la race du rasoir, l'esprit plus ou moins mousseux du savon, sans compter vingt facteurs, tels que le caractère de l'opérateur et l'état d'âme du poil. Je dis bien : l'état d'âme. Pourquoi le poil n'aurait-il pas une âme ? C'est un être vivant, qui naît, pousse et grandit, comme un homme. Il a même, sur l'homme, un avantage remarquable! Il renaît.

Le poil est susceptible de défauts et de qualités, en tous points semblables aux nôtre. Il est des poils souples et des poils rigides, des poils doux, d'autres tendres; de légers,d'aimables, de tendres poils, et des poils hargneux, indisciplinés, qui s'insurgent contre la lame et lui opposent un réseau de fils barbelés; des poils follets, fils de la fantaisie qui se recourbent en arabesques, et des poils réguliers, droits comme des I; des poils timides craintifs, qui se couchent parallèlement à l'épiderme, et d'autres orgueilleux, qui se redressent; de pacifiques poils, poils de fonctionnaires ou de petits rentiers, et des poils belliqueux de soudards, hérissés comme des baïonnettes.

Le plus curieux, c'est que l'âme du poil, est comme la notre, changeante. Le même poil, hier encore docile, sera le lendemain désagréable, revêche, se cabrera contre la caresse de rasoir. Je ne suis pas le premier à signaler le fait : l'expérience populaire l'a depuis longtemps consigné dans une locution proverbiale, "être de mauvais poil"! Ces sautes de caractères ont évidemment leur cause, mais laquelle? La psychologie du poil est encore mal connue. Pour ma part, j'ai cru remarquer que je me rase beaucoup mieux à jeun qu'après le petit déjeuner. Le temps m'a paru exercer également une grande influence sur mon poil. Quand il pleut, ou qu'un jaune brouillard de novembre s'appesantit sur la ville, j'ai le rasoir triste, et, au contraire, la lame gaie quand il fait soleil. Peut-être aussi notre vie hypnagogique joue-t-elle un rôle important dans cette affaire : je ne serais pas surpris si quelque disciple de Freud nous apprenait un jour que les poils rêvent pendant la nuit. Un sommeil agité les rend méchants, quasiment féroces : ils mordent la lame qui les touche. de doux songes, au contraire, les amollissent.

Je suis heureux de voir qu'un technicien doublé d'un psychologue, attaque aujourd'hui le problème de la pogonotomie sous l'angle convenable. Il prend le taureau par les cornes, et ose enfin dire la vérité: " Si vous avez de la peine à vous raser, n'incriminez pas le rasoir mais le poil. Le plus souvent, c'est lui le vrai coupable." Coupable signifiant ici : qui ne veut pas se laisser couper.

Pour être sur de se bien raser, à quelques heures du jour et en quelque saison que ce soit, que l'on ait bien dormi ou non, que l'on ait fait de bons ou de mauvais rêves, qu'on soit un "moins de trente ans" ou un octogénaire, c'est le poil qu'il faut préparer, par un petit traitement amollient et lénitif.

Ce traitement, je ne vous le décrirai pas. Je ne veux pas déflorer le plaisir que vous aurez à lire les pages qui vont suivre. Ne souriez pas. Le sujet est très sérieux, important, capital. Savoir se raser, c'est peut-être la définition du bonheur. C'est en tout cas l'art de réussir.

Georges-Armand MASSON

 

A SUIVRE ...

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